‘’Mon féminisme n’est pas ancré dans la colère, mais dans l’espoir et la foi’’ : Nebila Abdulmelik, art-iviste éthiopienne (1e partie)

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Discuter avec Nebila Abdulmelik, est toujours un enchantement. Militante féministe infatigable qui nous vient de l’Ethiopie, Nebila semble toujours se présenter telle qu’elle est, entière et sans fards, même lors des discussions les plus banales. Ses mots sont choisis avec attention, et sa voix garde une douce mélodie quelque soit le sujet abordé. En un mot, Nebila fascine.

C’est donc avec grand plaisir que je partage des extraits d’une riche et inspirante conversation que nous avons eue sur les origines de son parcours féministe. En espérant que cet entretien vous inspirera autant que moi !

Bonjour Nebila ! Merci mille fois de prendre le temps de discuter avec moi. Commençons par une petite présentation : qui es-tu ?

Je suis une panafricaniste et une féministe. Je suis née et ai grandi à Addis Abeba, puis j’ai eu l’opportunité et le privilège de voyager à travers le monde, pour mes études, mon travail et pour le plaisir.

Je suis également quelqu’un de curieux : à l’école, j’étais une de ces élèves qui levaient la main sans arrêt et posait plein de questions ! Je pense que c’était ma façon de comprendre les choses, d’aller toujours plus loin. Je n’ai jamais voulu vivre ma vie de façon superficielle.

Que dire de plus ? J’adore les livres. J’arrive aujourd’hui à apprécier pleinement le pouvoir de la lecture : celui de te transporter ailleurs, dans un autre monde. Je pense avoir plus lu dans les deux ou trois dernières années que dans ma vie entière.

Qu’est-ce que tu veux dire exactement, quand tu te désignes comme féministe ?

Dire que je suis féministe, c’est d’abord affirmer que le monde dans lequel nous vivons n’est ni juste ni équitable, à bien des égards, et que les inégalités de genre en sont la manifestation la plus flagrante. Que tu sois riche ou pauvre, quelle que soit ton origine, être une femme détermine toujours comment on te perçoit, et jusqu’où tu peux aller dans la vie.

"Que tu sois riche ou pauvre, quelle que soit ton origine, être une femme détermine toujours comment on te perçoit, et jusqu’où tu peux aller dans la vie."

Dire que je suis féministe, c’est ensuite reconnaître que dans ce monde si injuste, des filles et femmes doivent affronter les défis les plus importants. Dès leur naissance, elles doivent se comporter de telle manière, s’habiller de telle autre. 

Je pense que les attentes qu’on fait peser sur les femmes et les filles les tirent vers le bas et entravent le potentiel qu’elles auraient si seulement elles pouvaient vivre pleinement leur destinée.

"Pour moi, être féministe c’est me mettre au travail pour que le monde dans lequel nous vivons cesse de discriminer de la sorte."

Pour moi, être féministe c’est me mettre au travail, et contribuer par mes actions à ce que le monde dans lequel nous vivons cesse de discriminer de la sorte. Qu’il cesse de discriminer, tout court.

Quand tu retraces dans ton parcours en tant que féministe, y-a-t-il un évènement que tu considères comme un tournant ?

C’est marrant, je n’arrive même pas à me souvenir du jour où j’ai compris le sens du mot ‘‘féministe’’, ni de celui où je m’y suis identifiée… Je dirais que c’était il n’y a pas si longtemps, il y a dix ans peut-être, voire plus récemment. Ce que je sais, c’est que mes parents ont joué un rôle déterminant dans ma vision du monde et dans la manière dont moi, en tant que fille, je me voyais dans ce monde.

Mon père a eu trois filles et je ne me souviens pas d’une seule fois où il aurait dit quelque chose du genre ‘‘vous êtes des filles, donc vous ne pouvez pas faire ceci ou cela’’ ou même ‘‘j’aurais aimé avoir des fils’’.  C’est incroyable d’avoir eu un père pareil, si heureux d’avoir trois filles.

"C’est incroyable d’avoir eu un père pareil, si heureux d’avoir trois filles."

Et puis il y a ma mère. Elle était l’une des rares femmes de sa génération à avoir une carrière, une vie en dehors du foyer familial. Il y a même une période, après notre naissance, où elle a repris sa scolarité. Elle prenait des cours du soir.

Tout ça a joué un rôle déterminant sur la manière dont je me voyais moi, mais aussi sur la façon dont je concevais toutes les opportunités et les limites qui se présentaient à moi. Pour moi, les femmes pouvaient faire plein de choses : aller à l’école, travailler, conduire.

"Pour moi, les femmes pouvaient faire plein de choses : aller à l’école, travailler, conduire."

Puis, il est arrivé un moment où je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas pour toutes les femmes, ou toutes les filles ; et j’ai pris conscience du fait que j’ai joui d’extraordinaires opportunités, voire peut-être d’un privilège. Le fait de comprendre le privilège dont j’avais bénéficié a clairement été un moment clé dans mon parcours de féministe.

"Le fait de comprendre le privilège dont j’avais bénéficié a clairement été un moment clé dans mon parcours de féministe."

Tu sais Nebila, j’ai toujours été admirative de la sérénité et de la bienveillance dont tu sembles ne jamais te séparer, alors que moi je me sens assez souvent frustrée par la condition des femmes. Et toi? Est-ce que la colère joue un rôle quelconque dans ton engagement ?

Parfois, en tant que militant.e.s, on est énervé.e.s. Et il y a de quoi : toutes ces inégalités, ça quelque chose de rageant. Je pense que cette colère peut mener à de l’action comme au changement. Mais je crois aussi qu’elle peut ajouter de l’énergie négative à une situation qu’on déteste déjà tellement e ça peut conduire à dégager de la haine. Dans ces cas-là ça n’arrange pas les choses ; parfois ça met même de l’huile sur le feu.

"Je crois qu’il y a une bonté innée en chacun de nous, qu’on doit la trouver et la cultiver."

Pour être honnête, mon féminisme n’est pas ancré dans la colère. Il prend racine dans l’espoir et la foi, et dans la conviction profonde que les gens ne sont pas mauvais en soi. Je crois qu’il y a une bonté innée en chacun de nous, qu’on doit la trouver et la cultiver. Je suis peut-être idéaliste, mais je veux croire que l’amour triomphera de la haine, la beauté de l’horreur.

Dans la 2e partie de cet entretien, Nebila parle de sa foi et de son impact sur son féminisme.