"Pratiquer la sororité c’est sortir de ma zone de confort": Aïchatou Ouattara (Belgique - Sénégal - Côte d’Ivoire) (2/4)

Aichatou Ouattara, créatrice de l’excellent blog  Afrofeminista . Credit photo: Afrofeminista

Aichatou Ouattara, créatrice de l’excellent blog Afrofeminista. Credit photo: Afrofeminista

La conversation continue avec Aïchatou, créatrice de l’excellent blog Afrofeminista. Ici, elle m’explique sa vision de l’afroféminisme et de la sororité, et me donne son avis sur l’obsession de certaines féministes pour les femmes voilées. Si vous avez raté la 1e partie de notre entretien (sur les fondations de son parcours militant), c’est par ici.

Tu annonces la couleur dès le titre de ton blog : tu n’es pas juste féministe, tu es afroféministe. Quelle est ta définition de l’afroféminisme, en soi mais aussi en comparaison – ou en opposition – avec le féminisme classique ?

Pour moi, l’afroféminisme n’existe pas contre le féminisme classique (moi je dirais plutôt mainstream). L’afroféminisme vient combler un manque de représentation des femmes noires dans le féminisme mainstream.

Historiquement, le féminisme mainstream s’est construit en défendant d’abord le droit des femmes blanches, bourgeoises et hétérosexuelles. Forcément, il y a des femmes qui ne se retrouvaient pas dans ce discours-là : celles qui viennent de la classe ouvrière, celles qui sont homosexuelles, celles qui vivent avec un handicap, et celles qui ne sont pas blanches. Entre autres!

Donc, je dirais que l’afroféminisme est un courant du féminisme qui a pour objectif de lutter contre les discriminations et les oppressions que les femmes noires subissent spécifiquement du fait d’être noires, notamment lorsqu’elles vivent en Occident, car elles y subissent le sexisme et le racisme de manière simultanée et cumulée (et parfois en plus d’autres discriminations liées à l’orientation sexuelle, le handicap, la religion etc.).

L’autre dimension de l’afroféminisme c’est la lutte contre les oppressions vécues par les femmes dans leurs communautés d’origine. Les femmes noires sont discriminées à un double niveau en Occidental : intracommunautaire et extracommunautaire.

“Les femmes noires sont discriminées à un double niveau en Occidental : intracommunautaire et extracommunautaire”

Beaucoup reprochent à l’afroféminisme d’affaiblir la cause féministe. Leur argument c’est que l’union fait la force, et l’afroféminisme divise les femmes en groupes. Qu’est-ce que tu leur réponds ?

Ce n’est pas une division ou une dispersion, c’est plutôt une manière de pouvoir traiter en profondeur de problématiques qui sont autrement oubliées. Il faut reconnaitre que les mouvements dans lesquelles nous devrions nous retrouver naturellement invisibilisent notre expérience particulière en tant que femmes noires.

D’une part, le féminisme mainstream ne prend pas assez en compte les problématiques des femmes noires. Par ailleurs, nous subissons une forme d’invisibilisation au sein des mouvements panafricains ou anti-racistes dont nous faisons partie, car ces mouvements parlent de racisme sans aborder la question du sexisme dont nous faisons l’expérience tous les jours. Oui on est des Noires, mais on est aussi des femmes.

Et oui on est des femmes, mais on est aussi noires!

Exactement. C’est pour ça qu’il est important que nous ayons un espace à nous, ou nous pouvons parler des discriminations que nous subissons. Et il y en a plein : que ce soit les représentations hypersexualisées de nos corps, des discriminations à l’embauche, du fait que nous sommes cantonnées aux métiers liés au soin à la personne (des métiers importants mais mal payés et avec des conditions de travail très précaires : infirmière, aide-soignante, garde d’enfants).

Avant d’être afroféministe, je suis d’abord féministe. Même si je choisis de me concentrer sur les causes qui concernent les femmes noires, je suis solidaire des luttes de toutes les autres femmes, y compris celles qui ont des problèmes qui ne me concernent pas, et même celles font des choix avec lesquels je suis en désaccord.

Photo credit: For All Womankind (@all_womankind sur  Instagram ), via  BottleMagazine.com

Photo credit: For All Womankind (@all_womankind sur Instagram), via BottleMagazine.com

J’en déduis que la sororité est un élément central de ta vision du féminisme en général et de l’afroféminisme en particulier ?

C’est très important. Pour moi, pratiquer la sororité c’est sortir de ma zone de confort pour être solidaire des luttes d'autres femmes. Toutes les autres femmes. C’est pour ça que je suis assez choquée de voir des féministes qui s’en prennent aux femmes voilées, qui les insultent, qui leur disent qu’elles ne peuvent pas être féministes. On ne vous demande pas d’être d’accord avec le port du voile ! On vous demande de reconnaitre que les femmes qui le portent sont discriminées, qu’on leur interdit de faire des études, de travailler, ou d’accéder à certains espaces de vie.

Moi par exemple, je suis musulmane et je ne porte pas le foulard. C’est mon choix. Je ne vais pas pour autant condamner une femme qui a choisi de porter le foulard. La question n’est pas si elle a fait ce choix de façon éclairée ou pas. Je n’en sais rien, je ne suis pas dans sa vie privée. Ce n’est pas le sujet. A partir du moment où ses droits sont menacés, en tant que féministe, je me dois de défendre cette femme même si ses choix de vie ne sont pas les miens. Quand les droits d’une femme sont menacés, c’est les droits de toutes les femmes qui sont en danger. C’est d’ailleurs ce que disait Audre Lorde. 

 “Quand les droits d’une femme sont menacés, c’est les droits de toutes les femmes qui sont en danger”

« I am not free while any woman is unfree, even when her shackles are very different from my own » (« Je ne suis pas libre tant qu’une seule autre femme est prisonnière, même si ses chaines sont différentes des miennes »). Cette citation est ma devise féministe, donc je suis d’accord à 200%

Malheureusement beaucoup de féministes mainstream veulent imposer leur modèle à d’autres femmes sans prendre en compte en fait leur culture, leur religion et leurs valeurs. Elles sont incapables de se détacher d’une vision… ethniciste, colonialiste, maternaliste, désolée de le dire, de ce qu’est la féminité, la liberté, le féminisme. Trop souvent on instrumentalise les problèmes des femmes africaines pour stigmatiser nos cultures soi-disant « barbares ». T’as vu comment le président français est obsédé par le ventre des femmes africaines ?

Si j’ai créé Afrofeminista, c’est aussi pour déconstruire cette vision coloniale des femmes noires, qui veut qu’on serait toutes des victimes excisées et mariées de force, qu’il faudrait à tout prix nous libérer de nos cultures « barbares », et qu’on aurait besoin qu’on explique comment mener nos luttes. Non merci !  

“Si j’ai créé Afrofeminista, c’est aussi pour déconstruire cette vision coloniale des femmes noires”

C’est clair qu’il y a plein de luttes à mener en Afrique pour les droits des femmes, mais il y a plein de militantes sur place qui savent comment s’y prendre.  Les femmes noires sont à l’avant-garde des toutes les luttes anti-esclavagistes et post-coloniales. On sait très bien décider de quelle manière on veut s’affranchir du patriarcat.

La conversation continue! Retrouvez Aïchatou pour la 3e partie de notre entretien. Elle y appelle les afroféministes à s’inspirer des grandes figures du féminisme africain, et pas seulement du Black feminism américain. C’est par ici!

 

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A vos claviers!

Quelle est votre expérience de l’afroféminisme? Avez-vous encore des questions? Que vous a inspiré cette conversation? Rejoignez la conversation en écrivant un un commentaire sur cette page, ou sur Twitter et Facebook @EyalaBlog.