« Les grandes marques ne définissent pas ce qu’est la mode, c’est à chacun de nous de le faire » – Rachel-Diane Cusiac-Barr (2e partie)

Rachel-Diane Cusiac-Barr, créatrice de la marque  Niango . Crédit photo: Genevieve Sauvalle

Rachel-Diane Cusiac-Barr, créatrice de la marque Niango. Crédit photo: Genevieve Sauvalle

Ceci est la seconde partie de mon entretien avec la créatrice de mode camerounaise Rachel-Diane Cusiac-Barr. Dans la première partie, Rachel-Diane présentait sa vision du féminisme. Ici, elle explique comment sa marque Niango allie sa vision des femmes et celle de la mode.

Tu viens de m’expliquer que Niango est plus qu’une marque de vêtements, c’est aussi une source d’empowerment pour toi. Quand je pense à ta dernière collection nommée « African Queens », j’ai envie d’ajouter : pour les autres aussi ! J’ai adoré chaque robe. D’où est venue l’inspiration pour cette collection ?

Je voulais explorer la question du leadership féminin en Afrique, tel qu’il existait bien avant le féminisme moderne. En faisant mes recherches j’ai appris que ce leadership se manifestait davantage dans les sphères royales. J’ai retenu dix reines africaines et je me suis inspirée de leur histoire et de leur style pour créer les dix robes de la collection. C’est une collection dont je suis très fière.

Quatre robes de la collection “African queens” de Niango. Crédit photo: Photonewb

Quatre robes de la collection “African queens” de Niango. Crédit photo: Photonewb

Et il y a de quoi! Au-delà de l’inspiration artistique, y a-t-il une de ces reines qui t’a inspirée en tant que femme ?

Toutes ces reines sont inspirantes, mais je dirais que celle qui m’a vraiment marquée c’est la reine Nandi de Zululand, la mère du roi Shaka Zulu. Elle était très sûre d’elle, elle avait un caractère bien trempé et elle disait tout haut ce qu’elle pensait. Tu t’imagines bien que dans la société traditionnelle ce n’etait pas bien perçu ; on l’a humiliée.

Ce que je trouve intéressant c’est comment elle a inculqué à Shaka Zulu le respect de la femme et de la mère. C’est inspirant de savoir que cette femme a élevé un personnage historique aussi fort que Shaka Zulu et en même temps a réussi son propre parcours de vie. Ça fait réfléchir à comment nous devons éduquer nos garçons, encore aujourd’hui.

Son parcours est tellement puissant, tu vois ce que je veux dire ? Elle reste un exemple pour les femmes modernes. Elle nous encourage à ne pas nous rabaisser, même dans un environnement patriarcal, et à avoir assez confiance en nous pour nous présenter comme des êtres humains à part entière avec autant de droits et de valeur que les hommes. C’est seulement comme ça qu’on peut faire évoluer la cause féministe.

La robe  Nandi  de la collection  “African Queens” , créée par Rachel-Diane pour Niango. Elle lui a été inspirée par la reine Nandi de Zululand. Crédit photo: Genevieve Sauvalle

La robe Nandi de la collection “African Queens”, créée par Rachel-Diane pour Niango. Elle lui a été inspirée par la reine Nandi de Zululand. Crédit photo: Genevieve Sauvalle

Tes vêtements subliment la puissance de la femme, mais le milieu de la mode véhicule trop souvent une image dégradante de la femme. On a vu tant de femmes maigres à l’excès, hypersexualisées, et j’en passe. Comment te positionnes-tu par rapport à cela ?

Pour chaque chose qui se passe dans ce monde, il y a ce qui est et ce que les gens en font. Moi je n’ai jamais vraiment perçu la mode comme quelque chose de dégradant pour la femme. Tout dépend de comment chaque personne s’approprie la mode. Un vêtement ce n’est pas seulement ce que tu portes, c’est aussi le message que tu veux faire passer. Si tu veux faire passer un message dégradant, ça va se voir. Mais oui, évidemment il y a beaucoup de dérives.

“Un vêtement ce n’est pas seulement ce que tu portes, c’est aussi le message que tu veux faire passer.”

Mais par exemple, quand on parle d’hypersexualisation, il faut reconnaitre qu’il y a aussi certaines personnes qui se sentent belles, qui veulent montrer leur corps ! Ça aussi c’est une forme de revendication ; elles le perçoivent plutôt comme quelque chose de valorisant. Donc tout dépend de comment chacun s’approprie la mode, et du message que chacun veut faire passer.

Si je suis ta logique, si on veut changer le milieu de la mode, il faudrait que chaque personne et chaque marque s’engage à promouvoir un message positif ?

Tout à fait. Je pense les choses sont déjà en train de changer. Par exemple sur les podiums de la fashion week, maintenant il y a toutes les tailles, il y a toutes les races, il y a tous les styles. La mode est beaucoup plus engagée aujourd’hui qu’elle ne l’était avant.

Et puis la mode, ce n’est pas seulement ce que les magazines ou ce que les grands noms de mode veulent qu’elle soit. La mode c’est comment chaque personne s’approprie son vêtement. Le « street style » est de plus en plus visible sur les podiums. De plus en plus, les blogueurs imposent leur style et leur façon de percevoir les choses. Les grandes marques ne définissent pas ce qu’est la mode, c’est à chacun de nous de le faire.

 

Dans la dernière partie de notre entretien, Rachel-Diane revient sur la notion de sororité et me parle de la femme qui l’inspire le plus. Ça se passe ici.