« En tant que féministe, je me suis sentie jugée par le mouvement auquel je pensais appartenir » – Rachel-Diane Cusiac-Barr (1e partie)

Rachel-Diane Cusiac-Barr, créatrice de la marque  Niango . Crédit photo: Geneviève Sauvalle

Rachel-Diane Cusiac-Barr, créatrice de la marque Niango. Crédit photo: Geneviève Sauvalle

Rachel-Diane Cusiac-Barr est de ces femmes qui ne cessent de se réinventer. Agée de 33 ans, cette Camerounaise a été tour à tour mannequin, assistante de programme à la Société Financière Internationale puis consultante chez Dalberg, un cabinet de développement international de renom. Il y a quatre ans, Rachel-Diane a décidé de mettre sa carrière entre parenthèses pour se consacrer à l’éducation de ses deux enfants et créer Niango, une marque de vêtements d’inspiration africaine.

Je suis ravie de vous présenter des extraits d’une conversation passionnante qui n’a cessé de revenir à une notion fondamentale : celle du choix. Rachel-Diane m’a expliqué pourquoi le libre choix est au cœur de sa vision du féminisme, et comment elle s’est sentie jugée par d’autres féministes pour ses propres choix de vie (1e partie). Elle m’a parlé du message féministe inscrit dans ses créations et de son espoir pour un milieu de la mode qui porterait un message valorisant de la femme (2e partie). Notre entretien s’est achevé par une discussion sur la sororité, l’écriture et les femmes qui l’inspirent (3e partie).

Bonjour Rachel-Diane, et bienvenue sur eyala. Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis Rachel-Diane Cusiac-Barr, je suis Camerounaise et j’ai 33 ans. Je suis passionnée par les questions qui touchent les femmes et surtout les jeunes filles. J’aime aussi la mode. Je suis maman et mariée, très entière et un peu idéaliste. J’ai grandi au Cameroun, puis j’ai déménagé au Sénégal quand j’avais 26 ans. Je vis à Montréal depuis fin 2017.

J’ai créé Niango en 2014. C’est une marque de vêtements qui allie africanité et modernité. Le mot Niango signifie « femme » en langue Douala du Cameroun. Je voulais concilier ma passion pour la mode et ma passion pour les thématiques qui touchent les femmes. Chacune de mes collections explore un aspect de la vie des femmes.

Rachel-Diane en plein travail .  Crédit photo: genevieve sauvalle

Rachel-Diane en plein travail. Crédit photo: genevieve sauvalle

Est-ce que tu te considères comme féministe? Qu’est ce que ce mot signifie pour toi?

Je me suis toujours considérée féministe. J’imagine mal être femme et ne pas être féministe. Pour moi le féminisme ce n’est pas seulement l’égalité homme-femme; c’est aussi l’égalité dans les choix pour tous.

“Je me suis toujours considérée féministe. J’imagine mal être femme et ne pas être féministe.”

Il me semble avoir lu un article sur ton blog dans lequel tu disais avoir un rapport assez conflictuel avec le mouvement féministe. Tu peux m’en dire plus à ce sujet ? 

Je ne suis pas une spécialiste du mouvement féministe, mais je pense que si les femmes ont lutté, c'était pour avoir le droit de choisir. Tout était contrôlé, tout était décidé pour elles. A leur époque, c’était : « je veux pouvoir faire mes études, je ne peux pas. Je veux pouvoir travailler, conduire, avoir un compte en banque mais il me faut l’accord de mon mari. Je veux pouvoir décider du nombre d’enfants que je porterai mais je ne peux pas. »

Comme je disais, la notion de choix est au centre de mon féminisme. Mais ce n’est valable que si le mouvement féministe accepte qu’il n’y ait pas qu’un seul choix possible et respecte tous les choix de toutes les femmes. Y compris celles qui choisissent d’être femme au foyer, de laisser un homme leur tenir la porte, ou de faire un repas pour leur mari. Tant que c’est leur choix, ça va ! Les personnalités, les aspirations, les envies, les besoins et les priorités diffèrent d’une femme à une autre. Leurs choix le seront aussi. Donc il faudrait que les femmes puissent choisir ce qui correspond à qui elles sont intrinsèquement sans souffrir du poids du regard des autres.

Quand je t’entends parler, j’ai l’impression que tu puises non seulement dans ta réflexion mais surtout dans ton expérience personnelle. C’est le cas ?

Quand j’ai décidé de faire une pause dans ma carrière pour m’occuper de mes enfants, j’ai entendu beaucoup de critiques et j’ai lu beaucoup d’articles qui laissaient entendre ce n’est pas le choix que ferait une bonne féministe. J’étais confuse. En tant que féministe, je me suis sentie jugée par le mouvement auquel je pensais appartenir.

“Quand j’ai décidé de faire une pause dans ma carrière pour m’occuper de mes enfants, j’ai entendu beaucoup de critiques.”

A mon avis ça explique qu’aujourd’hui beaucoup de femmes veulent se dissocier du féminisme ; elles peuvent se sentir exclues, voire critiquées par le mouvement parce qu’elles ont fait des choix différents de ceux des militantes. Le mouvement doit être plus inclusif et surtout intégrer davantage la notion de sororité.

un moment de tendresse entre Rachel-Diane et sa fille. Crédit photo: Rachel-Diane Cusiac-Barr

un moment de tendresse entre Rachel-Diane et sa fille. Crédit photo: Rachel-Diane Cusiac-Barr

J’imagine que c’est difficile de mettre un frein à un début de carrière prometteur pour s’occuper de ses enfants… Et c’est vrai que les féministes insistent souvent sur la carrière comme outil d’indépendance économique. Est-ce que cette pression que tu as ressentie a compliqué ton processus de décision ?

Ce ne sont pas ces considérations féministes qui ont rendu ma décision difficile. Rien dans mes valeurs féministes ne me dit qu’il est mauvais pour une femme de rester à la maison si elle en a envie. Comme j’ai pu choisir librement, je sais que je n’ai pas décidé contre le féminisme, j’ai décidé en tant que féministe.

“Comme j’ai pu choisir librement, je sais que je n’ai pas décidé contre le féminisme, j’ai décidé en tant que féministe.”

Mon conflit intérieur venait plutôt de mon histoire personnelle et familiale. Tu vois, ma maman ne travaillait pas, et j’ai vu à quel point ça avait limité son indépendance en tant que femme. Je m’étais toujours promis de ne pas me retrouver dans cette situation-là. J’ai toujours voulu travailler et être financièrement indépendante. J’ai toujours pensé que j’aurais d’abord la carrière et ensuite la famille.

Mais voilà, une fois devenue mère, je me suis découverte plus protectrice que ce que j’avais imaginé. Et aussi plus… paniquée. J’ai grandi avec l'idée qu’on ne laisse pas des étrangers s’occuper de nos enfants : si tu as besoin d’aide, tu t’arranges avec ta maman ou ta sœur. Nous étions au Sénégal, un pays ou ni moi ni mon mari n’avions de la famille, et l’idée de déléguer à des nounous dont je n’étais pas sûre des compétences ou en qui je n’avais pas forcement confiance me paniquait. Au final, j’ai fini par envisager de me retrouver dans la même situation ma mère. Il était là, le conflit.

Je comprends. Et qu’est-ce qui t’a aidée à résoudre ce conflit ?

Déjà j’ai compris qu’en fait ma situation était bien différente de celle de ma mère. Elle n’a eu ni le parcours académique que j’ai eu, ni l’expérience professionnelle que j’ai. Et puis elle n’a pas eu le mari que j’ai eu.

Ensuite, j’ai vu dans cette situation l’opportunité de réaliser un de mes rêves créer Niango, ma marque de vêtements. Ça me permet d’avoir l’indépendance financière qui était importante pour moi, de faire quelque chose qui me stimule intellectuellement, et je suis libre de gérer mon emploi du temps comme je l’entends pour être assez présente auprès de mes enfants.

Ça aurait été dévastateur pour moi si je n’avais pas eu Niango. Je pense que maintenant que j’ai trouvé un modèle qui fonctionne pour moi je me sens plus à l’aise avec l'idée de reprendre mon activité professionnelle initiale.

Dans la 2e partie de notre entretien, Rachel-Diane me parle de sa marque Niango et de son rapport avec un milieu de la mode trop souvent misogyne. Pour lire la suite, cliquez ici.