"Au quotidien, ma religion me permet de garder les pieds sur terre" - Nebila Abdulmelik (2e partie)

Pendant la première partie de notre entretien, tu as parlé de ta foi comme une des fondations de ton militantisme. J’ai beaucoup appris sur l’Islam rien qu’en te suivant sur les réseaux sociaux ces dernières années. Quelle est l’influence de ta foi musulmane sur la féministe que tu es ?

Voici comment je comprends l’essence même de la religion et de l’Islam en particulier : c’est une invitation à faire le bien pour toi-même, pour autrui, et à prendre soin de ton prochain. Au cœur de l’Islam, il y a la justice. L’amour. La paix. Et je pense que c’est exactement tout ce que nous, féministes, réclamons. Nous voulons que les gens soient traités avec respect, qu’ils vivent dans la dignité, et nous voulons la justice. C’est ça, ma vision de la religion.

"Nous voulons que les gens soient traités avec respect, qu’ils vivent dans la dignité, et nous voulons la justice. C’est ça, ma vision de la religion."

Au quotidien, ma religion me permet de garder les pieds sur terre. Elle me rappelle qu’il y existe une puissance qui nous transcende tous. Je pense que c’est aussi grâce à ma religion que je garde toujours espoir : elle me permet de croire que demain sera meilleur qu’hier.

Et pourtant, on continue d’entendre que le féminisme n’est pas compatible avec la religion, et encore moins l’Islam. Comment réagis-tu face à ce raisonnement ? Est-ce que tu prends même encore la peine d’y répondre ?

Pour être honnête avec toi, généralement je reste en dehors de ces conversations, à moins qu’on ne me pose la question directement ou qu’on ne me demande mon avis personnel. Si je dois je répondre, alors j’explique que tout ce qu’on entend sur l’Islam comme religion qui opprime les femmes, c’est en partie la résultante du fait que la plupart des gens ne savent pas quelle place que l’Islam accorde réellement aux femmes.

"La plupart des gens ne savent pas quelle place que l’Islam accorde réellement aux femmes."

Les gens ignorent que dans l’Islam, il y a des exemples incroyables de femmes qui déchirent ! Désolée, mais c’est le meilleur terme qui me vienne à l’esprit. Tu savais, toi, que la première personne à devenir un martyr dans l’histoire de l’Islam, c’était une femme ? Et est-ce que tu savais que la première épouse du Prophète avait 25 ans de plus que lui, qu’elle était une femme d’affaires très connue, économiquement indépendante et qu’elle faisait tourner son business avec toute une armée d’employés ?

Franchement, je n’en savais rien. Tu peux m’en dire plus ?

Déjà, il faut comprendre comment le genre s’est inscrit dans la politique de l’institution religieuse musulmane – ça, ça existe dans toutes les institutions religieuses. Ces institutions sont bâties sur le patriarcat.

Je te donne un exemple : qui avait la responsabilité d’interpréter les textes religieux ? Les hommes. Evidemment, dans ce cas-là c’est parfois plus à l’avantage des hommes de dire que les femmes ne sont pas autorisées à faire ceci ou cela ou qu’elles doivent faire comme ceci ou comme cela. L’interprétation qui en est faite des textes religieux est patriarcale par nature.

"La religion en elle-même ne discrimine pas envers les femmes. C’est la façon dont elle est pratiquée qui génère des discriminations."

En fin de compte, c’est un combat incessant pour nous, les militantes féministes : on doit constamment expliquer que la religion en elle-même ne discrimine pas envers les femmes. C’est la façon dont elle est pratiquée qui, souvent, génère des discriminations. Par exemple, certains diront que l’Islam promeut les mutilations génitales féminines, mais il y a des imams qui se lèvent pour dire que rien dans le Coran ne recommande de mutiler une femme de la sorte.

Autre exemple : le Prophète a mis un terme aux meurtres de filles, qui étaient monnaie courante à son époque. Il a donné aux femme accès à l’héritage, ce qui était du jamais vu. A cette époque il y avait des femmes guerrières, des intellectuelles ; des commerçantes…

La naissance de l’Islam a fait tomber plein de barrières en matière de droits des femmes.

Dans la 3e partie de notre entretien, Nebila et moi abordons l'un de nos sujets préférés : la littérature !