Joyeux anniversaire Eyala! Lettre à celle que j'étais il y a un an, jour pour jour

Photo par  SKYLA DESIGN , via UNSPLASH.

Photo par SKYLA DESIGN, via UNSPLASH.

Franny, ma chérie,

Tu n'as aucune idée de ce dans quoi tu t’es embarquée. Tu n’as fait que créer un blog, crois-tu. C’est tellement à côté de la plaque que ça en est presque mignon. 

Je le reconnais, tu as quand même capté un ou deux trucs. C’est vrai qu’Eyala te permettra de découvrir la vie intime de féministes africaines, un de tes vieux rêves. Et c’est vrai que tu prendras enfin le temps de réfléchir à ce qu’être féministe signifie pour toi. Avec un peu de chance, tes mots mettront un peu de plomb dans la cervelle d’un ou deux trolls. Ça, je te l’accorde.

Mais surtout, tu viens de déclencher une guerre, et tu n’en as pas la moindre idée.

Un ennemi à plusieurs visages

C’est fou le nombre d’amis et de membres de ta famille qui te diront que tu as perdu la tête. Tu feras de ton mieux pour leur expliquer qu’il fallait le quitter, ce super job, pour espérer répondre aux questions qu'il t’avait dévoilées mais qu'il ne t’aurait jamais permis d'explorer. Leurs airs moqueurs et leurs sourires suffisants te mettront en colère, mais t’inquiète, tu t’en remettras bien vite.

Pour chaque idiotie que tu entendras sur le féminisme en Afrique, tu construiras un contre-argument bien ficelé. Puis, un jour, tu comprendras que ces personnes qui défendent une africanité à géométries variables n’en valent pas la peine. Tu apprendras à distinguer les questions sincères de celles qui servent d’appâts pour des débats stériles.

Tu pensais que toutes tes réflexions sur comment être vraiment Africaine t’avaient permis d’avancer ? Sache que l'année qui commence sera un retour brutal vers ces moments où la couleur de ta peau limitait toutes tes interactions quotidiennes. Bienvenue au Maroc, ma belle. Dans un an, tu en seras encore à te demander pourquoi certains habitants de ce continent parlent des "Africains" comme d’un peuple venant d’une contrée lointaine. Inspire, expire, et remets-les à leur place. 

Le vrai champ de bataille est en toi

Cela dit, la confrontation la plus difficile sera celle que tu mèneras envers tes propres attitudes, tes peurs et tes certitudes. Et ça, tu es loin d’être prête pour y faire face.

Il te faudra l’avouer : ce n’était pas à cause de ton job que tu passais si peu de temps avec tes enfants. Tu étais la seule responsable, toi, obsédée du travail. Du coup, tous ces progrès que tu feras sur ce projet « perso » qui exigera de toi les compromis que tu avais essayés d’éviter en démissionnant, eh bien ils auront un petit arrière-goût de défaite.

Tu comprendras que ta créativité est chronophage, et tu te demanderas parfois si ton agacement est un signe que tu n’aurais jamais dû devenir mère. A chaque fois, la culpabilité prendra des semaines pour s’estomper.

Tu découvriras l’emprise que la peur a eue sur ta vie pendant des années, mais tu ne t’en affranchiras pas pour autant. Tu continueras de ne pas te sentir "assez féministe" pour saisir des opportunités qui te font pourtant rêver. Le dossier "brouillons" de ton blog restera trois fois plus plein que celui intitulé "articles publiés". On te dira que tu pousses le syndrome de l'imposteur à l’extrême. Tu répondras que tu vis juste ta vie, une journée après l’autre.

Tu t’efforceras de répondre "oui merci" avant que ton cerveau ne t’entraîne dans la spirale du "pourquoi moi" ; mais chaque fois que tu puiseras dans tes expériences plutôt que dans ton expertise, tu sentiras ta nuque s’affaisser sous le poids d’une honte ancestrale.

A chaque fois que tu auras la chance d’interviewer une de ces fabuleuses féministes africaines sur sa vie intime, c’est toi-même que tu interrogeras, ouvrant la porte à une exploration de ton âme dont les secousses t’ébranleront bien plus profondément que tu l’aurais imaginé.

Tu découvriras que l'introspection, ça s’apprend dès le plus jeune âge, du moins dans certaines cultures. Mais toi, enfant, on ne te demandait qu’une chose : réussir. De bonnes notes, de bons diplômes, un comportement qui ne fout pas la honte. Ça laisse peu de temps pour poser des questions, et encore moins pour y trouver des réponses. 

Un jour, tu décideras de prendre les choses en main. Toi, femme africaine, fille de ta mère, tu frapperas à la porte d’une psy, et chaque semaine tu feras avec elle un petit bout d’impossible. Un jour tu en parleras même comme de la meilleure décision que tu aies prise depuis des années. Avoue, tu ne me crois pas.

Mes sœurs féministes, ces guerrières

Il y en aura d'autres, des victoires. La plus importante : tu comprendras que tu n’es pas seule. Avec Eyala, c’est toute une communauté de femmes que tu tisseras autour d’une question simple : ça veut dire quoi, d’incarner ses principes féministes dans sa vie de femme africaine ? A leurs côtés, tu ne te sentiras plus en guerre, mais en famille. 

Throwback: Soirée de lancement d’Eyala à Dakar (juillet 2018). Rien ne vaut ces moments de sororité. PHOTO BY  ANGELIQUE U. NWACHUKWU.

Throwback: Soirée de lancement d’Eyala à Dakar (juillet 2018). Rien ne vaut ces moments de sororité. PHOTO BY ANGELIQUE U. NWACHUKWU.

Elles te poseront plein de questions et répondront honnêtement aux tiennes. Elles t’enverront des podcasts déguisés en notes vocales, et tu ne leur en voudras même pas. Vous partagerez des éclats de rires et vos blessures les plus profondes. Elles t’ouvriront de nouveaux horizons et remettront en cause les certitudes que tu pensais avoir. Dans les moments de panique, elles te rappelleront qui tu es et t’aideront à relever la tête. Elles, ce sont des féministes africaines. Ce sont tes sœurs. 

Ce que tu ne sais pas, c’est que ce blog que tu crois lancer est le début d’une obsession qui va durer très longtemps : tu t'embarques dans une exploration obsessionnelle de la sororité féministe. Tu voudras comprendre comment elle se manifeste dans ta vie et dans celles d’autres féministes africaines. Tu auras l’intuition que la sororité est la réponse à beaucoup de tes questions, mais elle restera insaisissable à bien des égards. En un an, ta seule certitude sera que la sororité n'est pas à théoriser mais à pratiquer de façon concrète.

Ce sont tes sœurs qui donneront vie à l’idée que tu leur présentes en cette Journée de la Femme Africaine. Tu concevais Eyala comme un magazine en ligne ? Elles te feront comprendre qu’il s'agit plutôt d'une conversation, voire d'un cercle de réflexion duquel émanera la solidarité dont notre mouvement a besoin pour mettre fin au patriarcat. Tu en éprouveras un enthousiasme mêlé de peur, mais surtout, une gratitude éternelle. 

La gratitude qu’on ressent quand on a tant appris en une seule année, et quand on ose rêver de ce que les années suivantes ont à offrir.

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Cet anniversaire,

c’est aussi le vôtre!

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